Est-ce qu’éduquer à et par l’ESS peut constituer une alternative à l’atomisation de la société ?
Pour tenter de répondre à cette question, nous avons demandé les éclairages de :
Serge Ballas, correspondant régional de L’ESPER en région Nouvelle Aquitaine, qui s’est appuyé sur des projets “Mon Entreprise Sociale et Solidaire à l’Ecole” qu’il a accompagnés dans des lycées.
Une des conditions de la réussite de ces projets comme rempart à l’atomisation, c’est lorsque que les équipes éducatives s’engagent véritablement à faire de l’éducation à et par l’ESS, autrement dit lorsqu’elles laissent carte blanche aux élèves dans la définition de leur projet (même si des idées peuvent être proposées). Dans ce cas-là, les élèves s’engagent véritablement, leurs comportements changent et ils et elles montent véritablement en compétences. Les enseignants doivent donc faire un pas de côté, laisser faire les élèves tout en assurant un cadre. Nous devons leur garantir la possibilité de se poser les questions eux-mêmes, en discuter, chercher un consensus et prendre des décisions. Autrement dit, la condition de « l’échec » est lorsque les enseignants partent sur un projet sans que les élèves soient partie prenante et n’offre donc pas une alternative à l’atomisation. Il faut que cela soit instaurée dès le début de la mise en œuvre de l’action, ce qui nécessite que L’ESPER dès le premier rendez-vous pris avec les enseignants explicite précisément la démarche et que les enseignants s’approprient ce que signifie éduquer à et par l’ESS pour L’ESPER. Un des facteurs explicatifs de l’atomisation semblerait être liée au « genre » des élèves, notamment en collège lors de la participation à « Mon Entreprise Sociale Solidaire à l’Ecole », attestée par la représentation prépondérante des garçons sur les filles dans les instances, tel que le conseil d’administration du conseil coopératif au sein du collège.
Fabienne Brugère, philosophe à l’Université Paris 8 va mettre en perspective ses actions de terrain par rapport aux différents ouvrages, analyses qu’elle a produits, notamment sur la politique de l’individu, le care et son dernier ouvrage sur la démocratie, qui va sortir en septembre avec Agathe Cagé.
Dans la perspective d’une émancipation collective et individuelle, qui est la finalité du projet de L’ESPER, comment faisons-nous dans un contexte d’atomisation de la société ? Nous pouvons considérer que chaque individu est un atome et que la réunion d’individus constituerait une réunion d’atomes. Pour filer la métaphore, on peut affirmer que l’individu est une cellule, en relation, car il vit toujours en société et il va être déterminé par un contexte de genre, d’origine territoriale, de classe sociale Et forcément, il y des processus qui peuvent le désassujettir. Au 19ème siècle, on assiste au passage de l’individu politique à l’individu social en France, qui correspond au moment où notre société devient démocratique.
Fin du 19ème siècle, arrive un modèle néolibéral de l’individu qui pose la fiction de l’individu performant, qui se meut dans une société de marché, dont les traductions concrètes sont le coaching personnel et parcoursup dans le monde éducatif. Dans une société numérisée, avec l’intelligence artificielle (IA) et les appels à projets dans le milieu associatif, il y a un changement radical. En effet, le numérique nous expose, nous fabrique un égo et chacun de nous existe par rapport à nos affinités et s’expose, ce qui met à mal un point crucial de la démocratie : le projet commun. L’IA notamment dans le domaine de l’enseignement crée une méfiance, puisqu’elle va créer des plans, des argumentations et anonymiser tout ce qui a trait à l’effort, la pensée, l’imagination tout ce qui a constitué la force psychique de l’individu. Elle pensera à notre place et nous ferons que les tâches ingrates. Finalement, elle nous propose une émancipation sans effort, ce qui est impossible. Il faut avoir la préoccupation constante de garder notre capacité de nous émouvoir, de penser, de s’orienter avec les autres. Les modes d’éducation à construire doivent permettre aux individus d’apprendre et de s’orienter. Une des issues pour s’émanciper collectivement est de défendre des causes communes au nom de l’humanité et de voix minoritaires, qui risquent de se faire expulser. Arriver à se faire entendre (comme le mouvement chipko : des paysannes indiennes dans les années 70, qui ont lutté contre l’appropriation de leurs plantations par les multinationales). Lutter contre les logiques d’expulsion du capitalisme comme l’affirme Saskia Sassen. Il y a toujours une résistance des individus, qui doivent penser la manière dont ils pourraient être agents dans des sociétés moins verticales, qui s’appuieraient sur les agents et les initiatives de terrain. Des sociétés qui proscriraient les appels d’offre (pour les associations) qui sont dans une logique comptable, en opposition avec une logique d’émancipation collective portée par L’ESPER. Dans le milieu scolaire, les enfants déscolarisés mettent en évidence comment nous faisons une place à chacun·es , aux désaffiliés (Robert Castel) dans une société où les logiques de care sont de moins en moins à l’œuvre. Il faudrait réactiver la solidarité.
Et Laurent Reynaud, professeur de SVT au lycée Feyder, à Epinay sur Seine et membre du crap – les cahiers pédagogiques.
Il met un bémol sur le constat de Serge Ballas, lorsque nous donnons carte blanche aux élèves, ils ne savent pas toujours quoi proposer et précise que l’IA va creuser les inégalités, mais n’en créera pas de nouvelles.
Selon lui, la classe est le lieu où se juxtaposent des individus. La ségrégation de genre est visible, mais il y a d’autres critères sociaux et ethno-raciaux qui séparent les élèves. Nous obligeons, de fait, des individus différents à se rassembler. Il y a donc atomisation. Une des difficultés majeures des enseignants est l’hétérogénéité, or déplorer cela est un déni d’humanité et une idéalisation de l’homogénéité, avec une posture de l’enseignant qui reste encore du préceptorat. Il faut prendre en compte les singularités des individus, sans les enfermer, ce qui participe à un processus d’atomisation.
Par son expérience de travail sur les pédagogies coopératives, Laurent Reynaud questionne comment utiliser la coopération dans le cadre du montage d’un projet pour que tous les élèves apprennent. A titre d’exemple, la mixité liée au genre est idéalisée puisque Marie Duru Bellat montre que lorsqu’il y a une mixité de genre dans un travail scolaire : les filles sont tirées vers le bas. Elles réussissent mieux quand elles travaillent ensemble, alors que les garçons apprennent mieux entourés de filles.
Par rapport à l’IA, nous constatons que cela permet aux jeunes de ne pas s’exposer au jugement des autres, notamment lorsqu’ils sont en difficulté. Or l’école doit continuer à être le lieu où l’on se confronte aux autres.
La vraie question aujourd’hui est : à quoi sert l’Ecole ? Le risque ce serait de scolarocentrer les approches des différents acteurs qui entourent les élèves, à savoir la famille, les associations etc., qui se conformeraient aux attendus de l’Ecole. L’émancipation c’est se défaire de ce qu’on a fait de nous. Pour L’ESPER, l’émancipation est déjà à minima favoriser le mouvement des élèves, offrir dans le cadre des actions d’éducation à et par l’ESS la possibilité de sentir, percevoir de nouvelles choses qui permettent de bouger de là où on était.